L’année se termine et la saison du renouvellement des licences va bientôt commencer. Ne vous méprenez pas, je ne parle pas de chasse ou de pêche… Je me réfère aux contrats des livres publiés dans une autre langue et qu’un éditeur traduit et publié dans son pays, ce qu’on appelle le « rachat de droits ».
Ce n’est pas que tous les contrats expirent à la fin de l’année ; c’est simplement que les ayants droit (appelés « cédants » dans le jargon des contrats : essentiellement des éditeurs ou des agents d’auteurs) font le bilan de l’année et se rendent compte que certains contrats sont arrivés à échéance au cours de l’année écoulée. Donc, pour pouvoir continuer à vendre ces livres, l’éditeur (appelé « cessionnaire » dans les contrats) est invité à en prolonger le contrat et à verser une nouvelle avance. C’est le moment de faire des choix, toujours difficiles et parfois douloureux.
Pourquoi difficiles et douloureux ? Pour le comprendre, il faut faire un petit retour en arrière, au risque de paraître pédant. Au siècle dernier, le système des licences limitées dans le temps et renouvelables moyennant finances était exclusivement réservé au monde des comics. Le cessionnaire acquérait du cédant le droit exclusif de publier une série (ou un ensemble de séries) parfois nouvellement créée, parfois déjà installée, qui allait s’enrichir de nouvelles parutions dans les années suivantes. S’il renouvelait une licence acquise auparavant, il savait aussi que les parutions futures stimuleraient les ventes de ce qui était déjà publié. Le cédant offrait un calendrier de parutions régulières dans le temps, ce qui garantissant au cessionnaire d’amortir l’avance (parfois assez congrue) demandée.
La durée limitée du contrat permettait au premier de se retirer si les résultats n’étaient pas à la hauteur de ses attentes. L’accord était avantageux pour les deux parties, même si les négociations pouvaient parfois tourner au vinaigre en raison des exigences élevées du cédant ou de l’intervention d’un tiers qui tentait de s’approprier la licence avec une offre plus avantageuse.
Les livres dits « one-shot » (ouvrages sans sérialité, minoritaires à l’époque), en revanche, faisaient l’objet d’un contrat qui prévoyait le payement d’une avance, mais sans durée déterminée (et donc sans renouvellement). Seule était garantie la possibilité pour le cédant de se retirer en cas de non-paiement des royalties ou d’arrêt de la commercialisation par le cessionnaire.
Au tournant du siècle, un éditeur anglo-saxon (je crois que c’était DC Comics) a décidé d’appliquer la clause du renouvellement également aux « one-shots », bientôt imité par d’autres éditeurs et agents. En quelques années, cette clause est devenue une norme à laquelle tout cessionnaire a dû se plier : désormais, tous les contrats stipulent (outre le versement d’une avance initiale, bien sûr) une durée (dans la plupart des cas cinq ans) avec renouvellement (soit le payement d’une nouvelle avance) possible à l’échéance.
À l’époque, cela a fait grincer les dents mais tout le monde a été contraint d’accepter ; après tout, les « one shots » étaient plutôt rares. Mais avec l’essor des graphic novels (qui sont, dans l’immense majorité des cas, des « one-shots »), les choses se sont compliquées et ce système de renouvellement à pris un tout autre poids, se révélant finalement une idée assez stupide. J’essaie d’expliquer pourquoi.
Au préalable, je précise que – contrairement au passé – cinq ans est actuellement un délai suffisant pour évaluer le bilan commercial d’un livre. Compte tenu de la surproduction galopante et durée de vie de plus en plus courte d’un livre en librairie, tout se joue l’année de la sortie et parfois l’année suivante. Au moment du renouvellement du contrat, le cessionnaire sait donc avec certitude si un livre a « marché » ou pas.
Au moment du renouvellement, deux cas de figure se présentent :
– Le livre a connu un succès commercial, parfois il a été réédité, de sorte que les ventes continuent d’être conséquentes même au bout de cinq ans. Dans ce cas, le cessionnaire renouvelle le contrat et paye une nouvelle avance sans hésiter. La question qui se pose toutefois est de savoir, puisque le cédant continue à percevoir chaque année des droits d’auteur substantiels, pourquoi il exige une nouvelle avance. Les royalties de l’année suivante couvrent dans la plupart des cas l’essentiel de celle-ci, le cédant n’assume aucun risque… il s’agit finalement d’une simple avance de trésorerie.
– Le livre ne s’est pas bien vendu et a à peine permis de récupérer l’avance versée (et parfois même pas). Même si les ventes vont se poursuivre à un niveau modeste, le cessionnaire n’a aucun intérêt économique à renouveler le contrat et à repasser à la caisse. Il perd alors le droit de vendre le livre et est obligé d’en pilonner le stock encore existant. Il a parfois le droit de solder le livre, mais rarement il arrive à écouler ainsi la totalité du stock.
En deux mots, le livre disparaît de la circulation. Le cédant, de son côté, peut proposer le livre à un autre éditeur mais, dans les faits, il est pratiquement impossible qu’un autre éditeur accepte de publier un livre déjà publié avec un résultat commercial moins que modeste. C’est ce qui s’est, par exemple, régulièrement passé avec livres dont Rackham a dû abandonner l’exploitation pour les raisons expliquées ci-dessus : aucun n’a été réédité.
Le sort les livres à la longue carrière, même s’ils ont connu un bon succès commercial dans le passé, n’est que peu différent. Leur contrat a été renouvelé une ou plusieurs fois, mais les ventes, c’est tout-à-fait naturel, diminuent au fil des ans et se stabilisent à des quantités régulières mais minimes, ce qui rend impraticable – d’un point de vue économique – tout ultérieur renouvellement.
Il n’en reste pas moins que certains livres, presque toujours d’une grande exigence artistique, connaissent rarement un succès commercial fulgurant mais méritent quand même d’être publiés et lus, même si c’est par un public restreint. L’éditeur (du moins un éditeur indépendant) accepte ce risque, sachant que les ventes peuvent facilement se limiter à quelques dizaines d’exemplaires par an. Pour lui, l’important est que le livre existe, qu’il soit accessible et toujours disponible.
Le bon sens (et je dirais aussi un minimum de respect pour l’œuvre) voudrait que le cédant s’en rende compte et accepte de continuer à percevoir au fil des ans les modestes droits d’auteur que ces titres lui rapportent encore. Mais non… Le couperet du renouvellement s’abat systématiquement sur les livres qui « marchent » tout comme sur les livres moins chanceux, condamnant ces derniers à une mort certaine. C’est dans ce sens que le système des renouvellements est myope et stupide.
Vous savez maintenant pourquoi certains livres, qui sont sortis depuis longtemps mais dont vous venez d’entendre parler ou qu’un ami vous a chaudement recommandés, ont disparu du catalogue de Rackham et sont désormais indisponibles en librairie.
L’année se termine et les demandes de renouvellement tombent. Quels seront les livres que nous pourrons sauver ?